Errances: un collage artistique créé dans l’urgence

Comme n’importe quel médium artistique, la vidéo-danse se décline en une multitude de sous-catégories et de genres. Le spectre des possibilités dans le processus créatif de l’artiste s’étend d’une extrême à l’autre, avec toutes les nuances et tons de gris imaginables entre les deux, et ce, dans tous les aspects de la création: adaptation ou pièce créée pour la caméra? narration ou abstraction? lieu reconnaissable ou non-lieu? mouvement quotidien ou gestuelle dansée technique? musique populaire ou environnement sonore expérimental? collaboration organique ou collage spontané?, etc.. Bref, il n’y a pas de recette, mais bien une panoplie d’approches artistiques pour la vidéo-danse, qui n’ont d’ailleurs de limite que celle de l’imagination des créateurs!

Notre découverte d’aujourd’hui est celle du mini-film Errances de Ky Vy Le Duc. Si nous prenons le temps d’introduire ainsi cette oeuvre, c’est pour mettre la table avant l’étude de cas ci-dessous sur le rapport chorégraphe/réalisateur en vidéo-danse. Viendra sous peu, sur REGARDS HYBRIDES, un article de fond sur les rôles des intervenants en vidéo-danse ainsi que sur la question de l’auteur, cette dernière soulevant inévitablement des discussions animées et parfois controversées dans le milieu du cinéma et, de plus en plus, dans celui de la danse où les chorégraphes font grandement appel aux aptitudes créatrices de leurs interprètes…  À qui appartient l’oeuvre? Comment a-t-elle été créée? Ces deux questions s’imbriquent à notre sens étroitement l’une dans l’autre et ouvrent sur un univers de débats fort intéressants.

Mais revenons à Errances. Contrairement au film La Bête que nous vous avons livré précédemment dans REGARDS HYBRIDES – pour lequel le travail de la chorégraphe Amanda Acorn était intimement lié à celui du réalisateur et cameraman Yoann Malnati dans une minutieuse recherche sur l’interaction entre l’oeil de la caméra et le mouvement de l’interprète- Errances nous propose une approche aux antipodes de cette organicité créative: un collage artistique basé sur le hasard, la rencontre et la spontanéité. REGARDS HYBRIDES a rencontré la chorégraphe Audrey Bergeron, collaboratrice au projet, qui nous a éclairé sur le processus de création de ce court film.

D’une durée de 2min44 seulement, cette vidéo-danse nous propose un univers mystérieux et sensible, où la fébrilité du montage initie un climat instable et changeant, une mouvance dans l’état des personnages.

On y découvre trois jeunes femmes, dont les réalités semblent distinctes et pourtant liées par des moments d’unisson et de contact physique. Des plans rapprochés offrent des indices sur leur état d’appréhension, mais aussi sur leur force intérieure à travers des regards francs à la caméra. Des plans larges nous offrent une vue d’ensemble de leur petite collectivité, ou chacune semble être en quête de quelque chose de différent, mais où le groupe se soude pour affronter cette incertitude.

Des passages au flou, un décor dénudé qu’on reconnaît comme étant la scène d’un théâtre mais qui, étrangement, se dérobe à notre regard d’un moment à l’autre pour laisser place au vide, au contraste entre lumière et noirceur autour des interprètes, perdues entre deux mondes. Des jeux de lumière simples mais efficaces qui donnent à l’œuvre sa force dans une esthétique épurée.

La musique semble être le point tournant de cet univers incertain et fragile, tout en appréhension et en douceur, jolie trame sonore liant la délicatesse des interprètes, de la captation et du montage. Le montage, d’ailleurs, viendra cimenter les nombreux éléments de l’œuvre, jouant de rythmes captivants d’un plan à l’autre, tout comme de moments de suspension dans des effets de ralentis choisis. Le monteur répète les mouvements, invente une chronologie pour les présenter. Ces mouvements, vus de près ou attrapés au vol par l’objectif de la caméra à l’exception de rares passages où l’on peut voir un enchaînement avec les corps en entier dans le cadre, sont la matière brute d’une histoire qui se recrée au montage.

Une courte pièce qu’on saisit au passage, ne sachant pas ce qui la précède, et qui ne nous propose pas de conclusion ou de suite. Une brèche dans l’univers de ces personnages en tension.

PROCESSUS CRÉATIF EN COLLAGE ET PETITE HISTOIRE D’UN FILM CRÉÉ DANS L’URGENCE

Pour cette oeuvre, tout commence avec Le Broke Lab. Initié par Merryn Kritzinger, Roxane Duchesne-Roy et Susan Paulson, trois interprètes de la compagnie de danse montréalaise Cas Public. Le Broke Lab est une plate-forme au cœur de laquelle ces trois danseuses se rendent disponibles à toute aventure artistique.  Faisant cette fois appel à la chorégraphe Audrey Bergeron, elles se lancent ensemble dans un processus de création de phrases de mouvement, processus qui durera une vingtaine d’heures et au terme duquel des séquences de gestuelle sont conçues « sans chercher à construire des liens entre les séquences et à structurer l’ensemble du matériel dans une forme précise ». -Audrey Bergeron.

Par la suite, la chorégraphe fait appel à un réalisateur,  Ky Vy Le Duc, qu’elle rencontre pour la première fois peu avant le tournage. Se joindront à cette équipe formée dans l’urgence d’autres personnes qui ajouteront leur grain de sel à cette aventure improvisée (maquillage, costumes, lumière, etc.). Le tournage durera trois heures. Lors de ce sprint, interprètes, chorégraphe, réalisateur/cameraman et autres collaborateurs improviseront chacun leur rôle en travaillant à partir de la gestuelle créée préalablement.

Une idée fait consensus au sein du groupe: laisser toute la place à la spontanéité pour tenter de créer un fil entre les différents morceaux du puzzle, faire confiance à l’intuition créative de chacun. C’est donc avec un minimum d’échanges parlés que les paramètres de création sont établis entre les différents collaborateurs avant d’entamer le tournage pendant lequel le temps leur semblera suspendu, chacun se retrouvant captif du flot créatif propre à l’improvisation. Par la suite, c’est au monteur que reviendra le rôle de créer la chronologie de l’œuvre filmique à partir du matériel brut généré et d’une pièce musicale par Antoine Berthiaume, créée auparavant et choisie spontanément pour accompagner l’œuvre.

Dans cette approche fragmentée, le mouvement n’ayant pas été créé spécifiquement pour un angle de caméra précis ou avec une intention cinématographique, la chorégraphe Audrey Bergeron fait plutôt offrande de son matériel dansé au réalisateur/monteur qui devra arrimer les deux médias (danse et film) à sa façon, lors du tournage et du montage. C’est dans une optique d’ouverture qu’elle laisse le hasard et l’esprit artistique d’un autre créateur prendre le contrôle sur la danse. Comme le mouvement n’a pas été conçu dans un ordre logique prédéterminé, la chorégraphie est plutôt créée au montage, alors que le réalisateur/monteur s’approprie les séquences gestuelles filmées, les déconstruit, les isole, les fragmente et brode un arc narratif, un rythme autour des mouvements proposés, faisant confiance à son esthétique personnelle.

Une approche à la vidéo-danse qui propose au réalisateur/monteur de « chorégraphier », tandis que la chorégraphe se fait plutôt scénariste, en observatrice ouverte et curieuse du résultat qui sera produit à partir de son matériel de base.

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