Compte-rendu: Le 17e International Screedance Festival en Caroline du Nord

Trois jours. Quatre programmes de projection. 20 films dans lesquels les créateurs mettent la danse et l’acte chorégraphique au cœur, en bordure ou en contre-point de leur approche cinématographique. Emilie Morin, interprète du court-métrage de vidéo-danse Sous les glaces; toi, ainsi que moi-même, réalisatrice du film et co-fondatrice de REGARDS HYBRIDES, sommes allées à la rencontre du 17e International Screendance Festival à Durham, en Caroline du Nord (É-U), les 6, 7 et 8 juillet derniers, dans le cadre du American Dance Festival.

Voici le compte rendu de notre périple, agrémenté de quelques observations et éléments forts à souligner. Dans les prochains jours, nous publierons un article d’Emilie Morin qui nous partagera son regard sur l’aspect interprétation dans trois œuvres choisies du festival.

Choros, des réalisateurs Michale Lagan et Terah Meher, 2012.

LE FESTIVAL

Étalé sur trois jours, le festival est chargé. Les films sont sélectionnés par un jury composé du cinéaste, théoricien, directeur artistique et fondateur du festival, le pionnier Douglas Rosenberg, aux côtés de Andres Harris et Rebecca Salzer.

Quatre catégories définissent les types de films retenus, soit Choreography for the camera, Documentaries, Student Work et Experimental & Digital technologies. Celles-ci se traduisent dans la variété  et la richesse des œuvres présentées au cours du festival. Seul bémol: le programme papier de chaque projection ne mentionne pas à quelle catégorie chacun des films appartient, mais énumère plutôt les quatre axes en première page. Un détail qui enlève un peu de pertinence à ces catégories, le spectateur ayant à faire lui-même le lien entre le film et le type d’approche cinématographique. Cela dit, il s’agit d’une excellente piste à suivre pour éduquer le public et les artistes aux différentes approches pour la danse à l’écran.

À l’exception de la catégorie Documentaries qui regroupait 5 films, les trois autres catégories semblaient embrasser notre définition de la vidéo-danse sur plusieurs points. Dans la sélection, une majorité de films américains, deux films canadiens et quelques films européens, toutes des créations produites en 2011 ou 2012, à l’exception du documentaire Mirror Dance produit en 2005. On assiste donc à une cuvée de films au goût du jour, en grande primeur pour plusieurs.

Point fort du festival

Indéniablement relié à l’expérience de son directeur artistique: le choix des films pour chaque programme, leur durée et leur ordre de présentation, leurs idées connexes ou contrastantes. S’il est un art de créer une vidéo-danse, il en est tout un autre de créer un programme de projection qui mette en valeur chaque unité et qui crée un fil conducteur pour le spectateur. Ce fut un défi relevé avec brio pour Douglas Rosenberg, qui a su nous tenir en haleine dans la majorité des programmes présentés. Les ambiances, les sonorités, les sujets et les couleurs se mariaient d’un film à l’autre ou gardaient notre attention par un contraste efficace, permettant au public de fantastiques bonds dans le temps et l’espace sans pour autant perdre le fil. Bref, une chronologie étudiée par un œil assuré.

Déception

Le manque d’activités officielles autour des projections de films. S’il est vrai que l’équipe de Rosenberg accueille ses cinéastes étrangers avec une attention hors du commun et que l’ambiance chaleureuse encourage les rencontres et les échanges, nous aurions aimé des moments plus officiels lors desquels les créateurs et le public se rencontrent aussi. Quelques spectateurs sont venus nous parler après la projection du film Sous les glaces; toi, mais nous avons pensé qu’une rencontre encadrée après chaque projection aurait certainement encouragé les plus timides à poser leurs questions et à partager leurs commentaires. La vidéo-danse étant encore mal connue, toutes les initiatives de médiation alimentent le discours à son endroit et aident à tisser des liens entre public, artiste et œuvre filmique.

LES FILMS

La qualité des œuvres présentées au International Screedance Festival ne laisse aucune doute sur le travail minutieux d’un jury compétent et éclairé sur la discipline. On y ressent non seulement la variété du médium dans une sélection hautement éclectique, mais aussi la rigueur commune des créateurs, qu’elle se retrouve dans la technique, dans la recherche chorégraphique ou dans la présentation d’un mouvement cinématique.

Parmi les œuvres qui ont retenu notre attention, impossible de passer sous silence le superbe film Israélien Private I’s des créateurs Oren Shkedy et Dana Ruttenberg, inspiré d’un spectacle pour la scène créé par Ruttenberg. Un pur délice du début à la fin, ce film combine la délicatesse d’une kinesthésie dénuée d’artifices à la force sauvage d’un paysage de désert au cœur duquel la masculinité des interprètes prend tout son sens. En une série de tableautins touchants et renversants, Private I’s nous a tout simplement conquises. D’ailleurs, le film a reçu un certificat de distinction du jury pour sa qualité artistique et sa proposition originale. Emilie Morin nous parlera de ses impressions sur l’interprétation des deux danseurs dans son article à venir. Malheureusement, impossible de trouver un extrait du film ou une bande-annonce sur Internet. On vous propose donc un extrait de la version live, pour vous donner une idée de la physicalité et des ambiances proposées!

D’autre part, le film Choros des réalisateurs Michael Lagan et Terah Maher détonnait dans la sélection, avec son approche digitale hautement sophistiquée. Inspiré des techniques élaborées à la fin du 19e siècle par Eadweard Muybridge et du travail d’impression optique du canadien Norman McLaren dans les année 60 avec son oeuvre Pas de deux, Choros revisite certains principes et fait son propre apport à la technologie digitale dans un film poétique à l’esthétique visuelle qui hypnotise.

Choros, des réalisateurs Michael Lagan et Terah Maher, 2012.

Si ces expérimentations digitales et les approches chorégraphiques fines et techniques étaient à l’honneur au festival, le film Fanfare for Marching Band de Daniele Wilmouth aura vite fait de nous rappeler que la danse est aussi désinvolte, endiablée, colorée et festive, avec une œuvre complètement déjantée. Une fanfare au grand complet (et même plus!) sillonne des lieux publics (restaurants, gare de train, épicerie, banque, parcs, etc..) dans un véritable carnaval dansant composé de musiciens, de « pompom-girls/boys », de porteurs de drapeaux et de personnages farfelus, tous accoutrés de fantastiques et ridicules costumes plus éclatants les uns que les autres. Drapeaux au vent, trompettes, canon à confettis (!) et exubérance sont au rendez-vous. Une direction artistique et photo stupéfiante, et un rythme effréné qui vous garde coi du début à la fin. La photo ci-jointe ne fait guère honneur au débordement énergique démesuré et hilarant qui émane de ce film, ni de l’ampleur de l’originalité des costumes, mais vous pouvez au moins imaginer le ton de l’oeuvre… !

Fanfare for Marching Band, de la réalisatrice Daniele Wilmouth, 2012.

Finalement, le film May & June de Rachael Lincoln et Leslie Seiters nous a entraînées dans un tout autre univers, à la fois narratif, symbolique et très dansé. Les deux personnages, sœurs jumelles, évoluent dans un décors minimaliste un brin absurde remplis d’objets de toutes sortes, portées par la narration humoristique et sensible de Cari Ann Shim Sham. Un intrusion charmante au cœur du périple de vie de deux jeunes femmes un peu perdues.

Nous ne nous arrêterons pas ici à tous les films intéressants du festival, car en vérité, chacun d’eux mériterait une mention, ou presque! Vous aurez au moins eu l’aperçu d’une programmation très impressionnante qui donne envie de se pointer le bout du nez à chaque festival international  de vidéo-danse existant.

DEUX CANADIENNES EN RECONNAISSANCE

Pour notre part, nous avons eu le privilège d’apprécier notre film Sous les glaces; toi sur l’écran du Nasher Museum of Art. Dans la noirceur de cet amphithéâtre magnifique où était aussi présenté Gravity of Center, nous avons pu comparer les deux œuvres canadiennes aux autres propositions du festival et mettre en perspective les talents de chez nous qui font leur marque à l’international. Les deux films ont su capter l’attention de nombreux spectateurs, notamment pour la direction photo et l’esthétique recherchée que l’on retrouve dans chacun d’eux.

Notre rencontre avec les co-réalisateurs de Restaging Shelter Bruce Berryhill et Martas Curtis fut des plus enrichissantes, ces derniers ayant plusieurs années de métier à leur actif, lui comme monteur et technicien, elle comme chorégraphe et réalisatrice. De pouvoir discuter d’une approche créative collaborative avec des collègues qui exercent ce métier depuis longtemps nous a amenées sur de nouvelles pistes de réflexion sur la transmission de l’acte dansé et sa documentation.

Une discussion chaleureuse avec la réalisatrice de Miror Dance Frances McElroy nous a aussi fait grand plaisir. Celle dont le magnifique documentaire, réalisé sur plus de 30 ans, relate une histoire à la fois politique et émotive entre deux sœurs cubaines séparées par les conflits entre les États-Unis et Cuba au moment de la révolution de Castro nous a partagé des bribes du défi que constitue la réalisation d’un film sur une si longue période. Alors qu’elles deviendront respectivement directrices du Ballet National de Cuba et d’une petite école de ballet de Pennsylvanie, les deux sœurs du film nous invitent dans un parcours de plusieurs décennies marqué par la danse à chaque instant, à travers les liens émotifs et la politique.

Cette approche au mouvement via le documentaire nous était moins familière, mais nos rencontres avec les réalisateurs de ces films nous ont initiées à ce type de proposition par des points de vue très spécifiques. Qu’il soit politique, narratif, informatif ou théorique, le documentaire porté par la danse dégage un pouvoir d’empathie kinesthésique qui happe le spectateur, tout comme les œuvres en vidéo-danse.

Au final, c’est avec satisfaction que nous avons clôt notre périple en Caroline du Nord, en espérant avoir l’occasion de participer à de semblables événements à nouveau, pour faire avancer notre discipline de la vidéo-danse, ses standards de rigueur et le discours qui l’entoure.

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