Point de vue d’interprète sur la performance en vidéo-danse, par Emilie Morin

Texte rédigé par Emilie Morin, interprète en danse | juillet 2012.

Du 6 au 8 juillet dernier, la chorégraphe Priscilla Guy et moi-même nous sommes rendues à Durham (Caroline du Nord), pour la 17e édition du International Screendance Festival (ISF), l’un des événements de l’incontournable American Dance Festival, car la vidéo-danse Sous les glaces; toi, réalisée par Priscilla et dont je suis l’interprète, avait l’honneur d’être de la programmation.

Durant ce week-end de projections intensives, j’ai découvert de très beaux films qui ont stimulé ma réflexion sur le rôle des différents intervenants de la vidéo-danse. Cameraman, monteur, compositeur sonore, directeur photo; les choix de chacun auront un impact indéniable sur le résultat final. Inévitablement, c’est l’apport des danseurs qui m’interpelle le plus. Voilà pourquoi je partage ici les performances qui m’ont particulièrement touchée, parmi celles visionnées durant l’ISF. J’ai constaté que les raisons d’affectionner ces trois interprétations, bien que différentes,  sont intrinsèquement liées entre elles, et que ce lien reflète mes propres choix dans ma démarche de danseuse. La justesse de leur jeu a beaucoup à voir avec le rapport qu’ils entretiennent avec la caméra, premier témoin de leurs actions.

Emmanuelle Lê Phan, dans Gravity of Center / Thibault Duverneix & Victor Quijada

Ce qui frappe au premier coup d’œil dans la performance d’Emmanuelle Lê Phan, c’est la maîtrise technique des séquences complexes, alliage de breakdance et de danse contemporaine, caractéristiques du Rubberbandancegroup. L’interprétation pourrait se limiter à la virtuosité, mais le médium artistique la pousse plus loin : contrairement à une performance en direct, où le spectateur choisit ce qu’il regarde, le film permet de s’attarder à des détails imposés par la caméra, notamment la densité du matériel chorégraphié. Lê Phan utilise le principe du détail pour donner une incarnation toute personnelle à la danse, où le poids des mouvements, l’espace des gestes sont mesurés, calculés pour qu’on en ressente toute la sensibilité. Ces notions de poids et d’espace renvoient constamment aux thématiques de Gravity of Center (attraction/répulsion des corps, le rôle de chaque individu dans un groupe). Sur scène, ces thématiques pourraient se perdre dans une mer de prouesses épatantes. La caméra, ici, amplifie la poésie de l’œuvre; Emmanuelle Lê Phan l’a si bien compris, qu’elle porte en elle l’essence du film.

Sri Susilowati, dans Two Seconds after Laughter / David Roussève & Cari Ann Shim Sham

Dans Two Seconds after Laughter, on ressent la richesse de l’histoire de l’interprète principale, Sri Susilowati, surtout que le film est largement basé sur son récit de vie; sur l’importance qu’elle donne aux danses traditionnelles indonésiennes, qu’elle a appris dès son plus âge, et sur son besoin de s’en affranchir. On voit le caractère bouillonnant de Susilowati contraster avec les gestes calmes, précis qu’elle exécute. On sent son individualité s’affirmer, alors qu’elle bouge plus rapidement dans un groupe à l’unisson, mais toujours avec ce même raffinement des mouvements des mains. On est touché par l’humour de sa narration. Cette dualité renforce chaque proposition.

Sri Susilowati est un parfait exemple de l’apport unique d’un danseur à une œuvre. Si elle était remplacée par une autre interprète, la vidéo-danse serait complètement différente. La danseuse est non seulement objet, elle devient littéralement sujet de l’œuvre. Cette idée est exacerbée par son rapport à la caméra. Susilowati s’adresse directement au public, que ce soit verbalement ou par la danse, et malgré cet écran entre nous, on perçoit toute l’authenticité de la proposition. Lorsqu’elle regarde franchement l’objectif, c’est comme si elle vivait à nouveau son histoire, tant pour nous, spectateurs, que pour elle.

Uri Shafir et Ofir Yudilevitch, dans Private I’s / Oren Shkedy & Dana Ruttenberg

Private I’s est mon coup de cœur du festival, et cela repose d’abord sur l’époustouflante et juste interprétation de Shafir et Yudilevitch, mais aussi sur le montage serré, la chorégraphie sensible, la musique en parfaite symbiose avec le rythme, la saveur de chaque scène.

La vidéo-danse raconte la relation des deux hommes, composée tour à tour de complicité et de tension, et teintée autant par la sensualité que par la robustesse. À leur première apparition, ils sont face à la caméra, à nous, on dirait qu’ils nous invitent à un duel, l’un exécutant des renversés arrière sans main, sans se presser, l’autre debout à nous regarder franchement. Le mélange de sincérité et de mystère nous happe pour nous transporter dans leur monde.

On voit rarement l’expression précise de leur visage, et pourtant, les émotions sont là, palpables : l’image les montre souvent en entier, parfois minuscules dans l’immensité des paysages beaux à couper le souffle, comme si le charisme qu’ils dégagent ne nécessitait aucun gros plan, exigeait même une certaine distance pour en saisir toute l’intégrité. Dans une scène tournée en plein désert, l’un deux enlève sa chemise, se bande les yeux avec. Il danse sans repères, essaie de danser avec l’autre interprète, de le porter; l’autre est témoin, se laisse porter, aide de son mieux. Celui aux yeux bandés exécute un renversé arrière. De ce risque, se révèle tant de vulnérabilité. C’est beau, c’est incarné, comme si rien d’autre ne pouvait exister qu’une danse aveugle dans le sable.

Ce qui me touche dans chacune de ces trois performances, c’est justement le contraste entre la force et la fragilité, entre le contrôle d’exécution et le risque assumé de perdre ce contrôle. Par ce contraste, l’interprète permet, à divers degré, un accès à une part intime de sa personne, et ce, malgré la distance imposée par la caméra.

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Deborah Hay, chorégraphe new-yorkaise et membre fondatrice du Judson Dance Theater, résume ainsi l’équilibre à atteindre dans une relation entre deux personnes : il faut être dans l’autre, sans s’oublier; ne pas seulement être absorbé en soi, et oublier l’autre.[1] Sur scène, cette définition s’applique aussi à la relation entre le public et le danseur. Chacun à leur manière, Emmanuelle Lê Phan, Sri Susilowati, Uri Shafir et Ofir Yudilevitch ont trouvé le juste équilibre dans leur rapport à la caméra, premier spectateur de la vidéo-danse. Ils racontent leur histoire, à nous, et à eux-mêmes. Et l’écran qui nous sépare n’agit nullement comme une barrière; au contraire, il révèle des détails qui, peut-être, resteraient invisibles lors d’une performance «live».


[1] Propos recueillis (et librement interprétés) du documentaire Deborah Hay, Not As Deborah Hay d’Ellen Bromberg, également de la programmation du International Screendance Festival 2012

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