Critique | Screendance: Inscribing the Ephemeral Image

Première critique d’un ouvrage sur REGARDS HYBRIDES, celle du livre Screendance: Inscribing the Ephemeral Image de Douglas Rosenberg.

Douglas Rosenberg est professeur au Département d’art de University of Wisconsin-Madison aux États-Unis et directeur du Conney Project sur les arts juifs au UW Center for Jewish Studies. Artiste vidéaste et récipiendaire de plusieurs prix internationaux, il est également éditeur du International Journal of Screendance et offre des ateliers/conférences partout dans le monde. Pionnier dans l’articulation d’une théorie sur la danse à l’écran, son ouvrage Screendance: Inscribing the Ephemeral Image est le fruit d’une recherche et d’une réflexion critique étalées sur de nombreuses années.

D’abord, le titre. « Inscribing ». Inscrire. Dans ce cas-ci: mettre en mots, articuler, identifier. Oui. Mais également: marquer, laisser une trace, imprégner, concrétiser une présence par une inscription, écrire pour affirmer. Voilà beaucoup d’éléments intéressants pour une pratique aussi fuyante que celle de la danse à/pour/par l’écran. S’il est une chose qu’il faut souligner au-delà de toute critique de l’ouvrage de Rosenberg, c’est la volonté d’inscrire la discipline dans les sphères artistiques professionnelles et académiques, de lui procurer un discours rigoureux qui la soutienne afin non seulement qu’elle existe, mais aussi qu’elle puisse être articulée et défendue, qu’elle se développe davantage et prenne les pleins pouvoirs de sa nature tentaculaire.

Un tour de piste complet

Le livre nous introduit au médium hybride que nous appellerons ici cinédanse* en remontant ses origines jusqu’à la célèbre série de photographies de 1887 « Animals in Locomotion » d’Eadweard Muybridge comme un élément précurseur de la pratique, série dans laquelle animaux et humains sont captés image par image alors qu’ils se déplacent dans l’espace comme dans le temps. Bien qu’il s’agisse d’images photographiques, on y retrouve en effet cette empathie kinesthésique propre à la danse. Ce faisant, Rosenberg travaille déjà à nous proposer les nuances, interrogations, zones grises et autres éléments propres à son approche de la discipline, nous obligeant à mettre de côté nos idées préconçues sur un médium qui se dit toujours émergent plus d’un siècle après ses premières manifestations.

Bien qu’un survol historique nous transporte à travers le 20e siècle pour envisager la discipline dans son ensemble, ce périple échappe ingénieusement au romantisme qu’on appose trop souvent à une histoire de la cinédanse, jalonnée d’oeuvres phares et d’artistes de renoms, ramenant les éternels Fred Astaire, Maya Deren et autres figures marquantes. Plutôt, Rosenberg nous propose de questionner les fondements de la pratique en remettant en perspective les notions d’archivage, de développement technologique de l’image en mouvement, de développement de la danse comme discipline artistique par rapport aux autres formes d’art, de considérer (au-delà d’une histoire) une théorie de la cinédanse, etc. Le livre ne manque pas d’explorer les contributions d’artistes révolutionnaires, mais il dépasse ce vedettariat galvaudé et déconstruit même certains mythes associés à différentes figures de proue, redéfinissant leur apport au développement de la discipline. Se positionnant parfois favorablement, parfois en contradiction avec ses homologues internationaux et les quelques rares auteurs ayant écrit sur le sujet, Rosenberg brise le cycle de l’approbation mutuelle entendue pour proposer un dialogue qui se poursuit d’une publication à l’autre, établissant par le fait même sa connaissance des écrits dans le milieu.

Délicieusement audacieux tant dans ses idées que dans leur présentation, le livre nous ouvre les yeux sur un pan de la discipline qu’on envisage trop peu, trop rarement. Ainsi,  puisant dans une foule de références historiques peu communes aux cercles de la cinédanse, Rosenberg tente de l’inclure dans un discours sur l’art de façon plus générale, au lieu de laisser la cinédanse s’auto-nourrir dans un milieu qui évolue en parallèle des autres formes d’art, parent pauvre de la danse et du cinéma. Il cherche à lui faire profiter des avancées, des théories et de la pensée critique développée dans des sphères professionnelles connexes, créant dans l’esprit du lecteur des liens improbables, éclairants.

Loin d’étiqueter la cinédanse comme une sous-catégorie de la danse ou du cinéma, Rosenberg nous enjoint à la considérer comme une forme artistique composée de plusieurs sous-catégories, chacune renseignant le lecteur sur un aspect pratique ou théorique qui sous-tend le médium.

Finalement, on apprécie le chapitre sur la question de la diffusion/promotion des oeuvres Curating the practice; the practice of curating et celui sur l’articulation de la discipline dans le milieu académique, Negotiating the Academy. Ces chapitres situent non seulement la cinédanse dans le présent en abordant sa distribution dans les réseaux internationaux et son inclusion dans le milieu académique, mais ils constituent également un point de départ pour débattre en profondeur des façons de l’intégrer à un circuit de diffusion prometteur et des différentes approches à son enseignement en milieu universitaire. Ces questions cruciales sont celles qui, lorsque débattues sérieusement, donnent leurs lettres de noblesses aux pratiques atypiques. Les parallèles effectués entre l’art de la performance qu’on a vu émerger dans les années 60-70 et comment ce dernier a su se hisser lentement vers les programmes universitaires et se faire reconnaître comme une forme artistique en soit sont fascinants en regard de la cinédanse à ce stade de son évolution.

Aride ou spécifique?

Si Rosenberg s’est attiré reproches et critiques en raison du caractère aride de son ouvrage, cela ne peut que soutenir et démontrer davantage la pertinence de son propos. Toute discipline artistique professionnelle digne de ce nom prétend à une certain niveau de langage, de complexité et de rigueur dans son articulation. Le livre ne s’adresse pas aux néophytes, aux débutants qui souhaitent créer un premier film ou encore aux amateurs de danse et de cinéma. Le livre s’adresse à ceux intéressés à rehausser le statut de la discipline en en comprenant les ramifications nombreuses et en ouvrant un débat spécifique et pointu.

Le langage privilégié par Rosenberg dans son ouvrage est du niveau de ceux publiés en philosophie, en cinéma, en histoire et autres disciplines lorsque des questions théoriques et complexes sont abordées par les acteurs du milieu. Le milieu de la danse, lui, a pris de nombreuses décennies avant de s’articuler de façon scientifique, de façon pointue. Cet héritage semble suivre la pratique de la cinédanse de près, alors que la discipline en général tarde à se définir et à s’accaparer les concepts détaillés qui sont siens, tout en puisant à même les disciplines qui l’entourent et qui sont passées par cet exercice de la réflexion critique.

Somme toute, l’ouvrage de Rosenberg rempli ses fonctions à merveille: il ouvre la porte aux débats, offre des points de vue et une pensée critique substantielle à ses détracteurs tout en contribuant à inscrire la discipline dans un discours réfléchi.

Qu’on soit d’accord ou non avec les nombreuses propositions théoriques, perspectives historiques et artistiques de ce livre, on ne peut qu’applaudir à un tel tour de force dédié à une discipline qui peine à s’affirmer au-delà de la sphère créative.

*La discipline souffre actuellement de nombreuses confusions quant aux diverses formules utilisées pour la définir et aux traductions changeantes de l’anglais, au français, à l’espagnol. REGARDS HYBRIDES s’intéresse à la vidéo-danse comme pratique filmique dans laquelle le mouvement est envisagé pour ses qualités cinématiques et capté le plus souvent sous forme numérique, d’où l’appellation vidéo. Cela dit, le livre de Rosenberg englobe également tout l’univers de la documentation et de l’archivage, du documentaire sur la danse, de pratiques expérimentales dansées et de projets à grand déploiement sur film/pellicule. Nous parlerons donc ici de cinédanse pour y inclure de plus vastes pratiques de danse à l’écran, à défaut d’un consensus quant à la traduction du terme screendance. Terminologie en évolution, pour une discipline en mouvance…!

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