THE CO(te)LETTE FILM | critique

Le Festival Cinédanse Montréal inaugurait sa première édition avec THE CO(te)LETTE FILM du réalisateur britannique Mike Figgis, une adaptation cinématographique de l’œuvre de la chorégraphe Ann Van den Broek. Rédigée pour CinéTFO (Toronto), cette critique de Priscilla Guy était publiée en septembre 2012, au coeur de Cinédanse. On vous la partage ici afin d’alimenter les réflexions sur la question de l’interaction entre danse et cinéma.

Trois femmes sont « exposées » au centre d’une plate-forme surélevée dans un non-lieu à aire ouverte: néons, froideur et ambiance crue sont au rendez-vous. Incarnant différents clichés de beauté, de sensualité, de perversion et de soumission dans un propos féministe mis en mouvement par Van den Broek, elles défilent, posent, s’exposent et s’exhibent pour un auditoire d’une vingtaine de figurants chiquement vêtus, silencieux et voyeurs, majoritairement des hommes. Nonchalamment accoudés aux bars entourant la plate-forme, se chuchotant à l’oreille, il regardent le « spectacle ». C’est dans cette ambiance troublante que Figgis nous invite à entrer dans l’univers de ces trois femmes-objets qui, au cours de l’heure qui suivra, se démèneront dans un marathon violent entre hypersexualité, violence physique et psychologique, vulnérabilité et dérapages grotesques. Décoré du Grand Prix du Meilleur Film au festival Dance Camera West de Los Angeles, le film est maintenant présenté à Montréal à l’Excentris.

Si l’oeuvre a des qualités indéniables (direction artistique, scénographie, costumes et ambiance sonore superbes) et que la chorégraphie-choc nous traverse inévitablement par moments, la magie qu’on attend d’une cinédanse de cette trempe n’opère malheureusement pas. Malgré les mécanismes mis en place par Figgis, Van den Broek et leurs collaborateurs (captation 360 degrés, plans rapprochés, mise en scène étudiée et caméra en mouvement), on attend trop souvent le moment où la danse et la caméra s’effaceront pour laisser place à l’effet de leur combinaison.

On en garde plutôt l’impression d’une documentation de la chorégraphie dans un nouveau décor que d’une adaptation de la pièce pour l’écran. La caméra de Figgis ne convainc pas, comme si ce dernier hésitait entre marcher sur des œufs et se lancer sans retenue dans l’arène sans que l’une ou l’autre des options ne soit significative, tandis que la chorégraphie de Van den Broek semble imperméable à nous, à l’écran, à une optique de réalisation. Rencontre d’esprits forts empêchant de transcender le matériel initial de cette cinédanse? Peut-être.

Quoiqu’il en soit, quelques scènes puissantes nous confirment qu’une poésie plus profonde et aboutie entre mouvement et cinéma aurait pu propulser ce film davantage. On pense entre autres à cette scène hallucinatoire où deux interprètes en manipulent une troisième, complètement nue, fracassant son corps contre le sol dans une énigmatique chorégraphie réglée au quart de tour. La peau claque vivement, les membres semblent désarticulés, la danseuse est complètement à la merci de la sauvagerie de ses collègues qui accomplissent leur tâche avec une froideur qui rend la scène d’autant plus inouïe. Ici, Figgis frappe fort en misant sur le potentiel cinématique de la chorégraphie et le pouvoir unique du médium du film avec la danse: les plans rapprochés nous offrent des points de vue intimistes qui auraient été impossibles dans une salle de spectacle, mettant en lumière les rougeurs sur les corps dues aux chutes répétées, les bleus et les marques laissées par cette danse violente. Le contraste entre le calme apparent de la caméra qui capte ces moments et la frénésie démesurée des interprètes décuple le malaise pour le spectateur. Autre élément clé : le son. Les respirations, les coups et les bruits de claques sur la peau font certes partie de la chorégraphie initiale, mais sont ici amplifiés, donnant une touche complètement effarante à la scène alors que résonne le chaos de ces sons dans un volume disproportionné. On vit un réel malaise. Heureusement, contrepoint crucial à l’équilibre de la scène, la chorégraphie de Van den Broek, finement articulée, emboîte le pas aux éléments mis en place par Figgis : malgré la violence des gestes du trio, la virtuosité technique de l’enchaînement profère au tout sa dose de surréalisme et de beauté qui permet de regarder chaque seconde avec étonnement au lieu de tomber simplement dans l’effroi. On nous prend en otage entre notre empathie devant cette scène cruelle via la réalisation de Figgis et notre fascination face à la maîtrise d’un mouvement chorégraphique efficace. Danse et cinéma se complètent, s’influencent, se tempèrent l’un et l’autre, forment un tout.

On profite donc de quelques scènes du genre où le médium hybride nous surprend avec son langage singulier. Nommons aussi la magnifique scène de party rave où stroboscope, respirations, rythme incandescent, montage ultra rapide et épuisement des interprètes dans une chorégraphie déchaînée font un effet fabuleux sur le spectateur (et sur son rythme cardiaque!).

En conférence de presse après la projection de mardi dernier, Figgis mentionne la peur de nombreux chorégraphes face au cinéma, celle que la caméra ou le réalisateur vienne « voler » leur danse et qu’ils n’aient plus de contrôle sur le produit fini. Étrangement, c’est plutôt l’inverse qui semble se produire dans CO(te)LETTE : la danse prend une place convenue/contenue, mais fait peu de compromis et occulte ainsi la pertinence du film en lui laissant surtout un rôle de documentation. La caméra reste en témoin, au mieux en support à la chorégraphie, à l’exception de rares passages. À ce titre, cet œil voyeur tombe vite dans une dynamique facile et gratuite par rapport aux danseuses déjà en proie aux regards des figurants et confinées à leur monticule… On pousse le concept une miette trop loin pour que ce soit intéressant avec cette caméra de reality show qui s’approche grossièrement des corps. On est vite saturé de la proposition et on attend que les possibilités du médium viennent nous élever ailleurs. Il suffit de penser aux films Contrecoup de Pascal Magnin ou encore Enter Achilles de Clara Van Gool et Lloyd Newson pour retrouver la puissance que dégage l’adaptation d’une chorégraphie pour l’écran réussie.

Ainsi, au final, on regrette dans CO(te)LETTE le potentiel cinématique de la chorégraphie de Van den Broek, trop peu exploité, et un apport plus subtil et clair de la caméra. Dommage, l’inverse aurait été délicieusement terrifiant, si l’on se fie à l’effet décoiffant des quelques passages de synergie entre danse, caméra, réalisation et montage…

Tout de même un film à voir en cette période d’effervescence pour la danse à l’écran, pour vous faire votre propre idée et pour apprécier les moments magiques qui s’y dévoilent.

Le festival Cinédanse Montréal avait lieu du 20 au 23 septembre 2012 au Cinéma Impérial de Montréal. Consultez la programmation complète au www.cinedanse-mtl.com.

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