Rencontre avec Marlene Millar : Première Partie

Claudia Hébert rencontre Marlene Millar | Janvier 2013 | Montréal

J’ai rencontré Marlene Millar pour la première fois  à mon arrivée au

16mm Woman and the sink 1989-snow
The Woman and the Sink – 1989

baccalauréat en cinéma à l’Université Concordia. Ayant fraîchement quitté le programme en danse contemporaine, je peinais parfois à comprendre comment utiliser mon bagage préalable avec le mouvement dans le monde cinématographique que je tentais alors d’intégrer.  Aussi, sortant d’un milieu majoritairement féminin, je venais de passer à une salle de classe trouvant principalement des hommes et l’avenir me semblait incertain pour une femme derrière la caméra. C’est alors que, invitée à parler dans ma classe, Marlene est venue nous présenter son travail.

Son parcours ressemblait au mien, son processus créatif m’interpellait et, soudain, je comprenais que mon travail de chorégraphe, loin d’être un handicap, serait un atout à l’écran. J’ai alors compris qu’il serait possible pour moi -pour une femme- de métisser ces deux disciplines et que mon passage vers le cinéma serait pour toujours teinté de cette envie de combiner film et danse.

C’est donc sans hésiter que je suis entrée en contact avec la femme qui partage la direction de la compagnie Mouvement Perpétuel – avec Philip Szporer- pour cette première grande rencontre Regards Hybrides avec une artiste de la vidéo-danse.

Devant un café, nous avons longuement discuté de son parcours, du médium hybride qu’elle pratique depuis plus de vingt ans et de ses œuvres. Voici le premier des trois volets de cette rencontre :

Première Partie : Les Débuts

Claudia Hébert: Où avez-vous été formée en danse? En cinéma?

The Woman and the Sink - 1989
The Woman and the Sink – 1989

Marlene Millar: Bien que j’aie beaucoup dansé auparavant, j’ai commencé ma formation en danse la plus officielle à Concordia, dans le programme de danse contemporaine. Mais alors que j’étais là-bas, avant même de finir ma 2e année, j’ai commencé à travailler avec la vidéo.

Le département utilisait ces studios au centre-ville avec de petites pièces plutôt étranges. Dans le petit coin où je travaillais, j’ai installé la caméra et le moniteur et j’ai commencé à filmer un solo que je créais sur moi-même, prenant conscience des limites du cadre et me positionnant dans l’espace… Je n’avais absolument pas conscience de créer des effets cinématographiques, j’avais installé cette simple petite lampe dans le corridor, c’était plutôt charmant avec toutes ces ombres…

À l’époque, Concordia offrait ce fabuleux cours d’été, Filmmaking 1, qui était ouvert aux élèves en Beaux-arts qui n’étaient pas étudiant en cinéma.  J’ai donc présenté cette pièce, absolument sans aucun montage, comme portfolio pour être acceptée au programme. Ils ont étés vraiment impressionnés par le fait que j’avais utilisée une caméra statique et travaillé avec la composition au sein du cadre. Des concepts que j’avais appliqués sans notion stylistique et sans jamais penser au montage. Je faisais tout ce que je pouvais avec la caméra seulement.

MM Super8 shoot w Roland Goguen'88
Marlene et Roland Goguen

 Alors j’ai fait les cours de première année en cinéma et pendant l’été, j’ai commencé à travailler avec le chorégraphe Roland Goguen. J’étais allée le voir en  performance aux Foufounes Électriques et tout de suite, je pouvais voir sa pièce dans un contexte différent, à l’extérieur. Alors je l’ai approché et nous avons fait un petit film en Super 8 ensemble. C’était formidable car il était aussi très intéressé par le processus cinématographique et ce fut une excellente première expérience. Je sentais déjà les importants parallèles entre faire du cinéma et créer une chorégraphie. La façon de bâtir des séquences, de les réorganiser, mais avec le bonus de pouvoir diriger le regard du spectateur. De travailler avec Roland a réaffirmé pour moi les bases communes entre les deux formes.

Et donc, à la fin de ma première année, j’avais l’opportunité de présenter mon travail et d’essayer de passer en deuxième année en cinéma. J’ai donc soumis le film que j’avais fait avec Roland et j’ai été acceptée. J’ai terminé le programme en danse en même temps que j’ai entamé le programme en film. J’aurais voulu graduer avec une double majeure, mais cela était impossible. J’ai donc reçu mon diplôme avec ma majeure en cinéma car je me voyais déjà beaucoup plus comme une cinéaste que comme une danseuse.

 Je n’ai jamais vraiment pensé que je ferais des films de danse. Bien sûr, c’était là ma source d’inspiration et bien que mes films suivants aient tous été des documentaires, ils incluaient toujours un aspect de performance. Je travaillais avec des artistes visuels et des interprètes, mais je n’avais jamais pensé que quelqu’un pouvait décider de faire des dancefilms… Ça ne se faisait juste pas vraiment. Alors j’ai passé au documentaire, qui est toujours mon autre passion, et j’ai aussi commencé à travailler comme monteuse, mais je flirtais toujours avec l’idée de la danse. J’avais des idées et des gens m’approchaient pour me proposer de travailler avec eux.

(Le Toît: Collaboration entre Marlene Millar, Roland Goguen, Sylvain Delisle et Anna-Marie Giroux – 1993)

CH: Au fil des ans, vous vous êtes trouvé un complice en Philip Szporer… Comment vous êtes-vous rencontrés?

Le toît - 1993
Le toît – 1993
Collaboration entre Marlene Millar et
Anne-Marie Giroux, Sylvain Delisle et Roland Goguen

MM: Après avoir fini Concordia, je travaillais en documentaire mais je pensais toujours à la danse. J’ai alors déménagé aux États-Unis pour commencer ma maîtrise au Art Institute of Chicago.

L’un des projets que je pensais développer pour ma thèse projetait de ramener toutes mes passions ensemble : faire un documentaire, mais en retournant vers la danse et en observant le processus créatif. Je voulais utiliser un style documentaire peu traditionnel, utiliser la performance pour raconter l’histoire des sujets et pourquoi ils créent. Tout ce qui m’intriguait en tant qu’auditoire et non en tant que danseuse; ouvrir une fenêtre sur ce monde et tenter de le comprendre.

Philip et moi nous connaissions déjà depuis des années. Nous avions dansé ensemble en 1985 environ et étions restés en contact.  Je l’ai donc appelé pour voir s’il voudrait travailler avec moi sur l’écriture de mon dossier de présentation. Il était intrigué et nous nous sommes rencontrés. Nous avons commencé à écrire ensemble et les choses ont déboulé.

Nous avons appliqué ensemble pour une résidence universitaire à UCLA, et avons été acceptés pour une session complète pour explorer la danse à l’écran! Nous avons commencé avec une perspective documentaire et nous avons travaillé avec des gens tellement fabuleux que nous avons tourné trois projets pendant notre résidence.  Ce fut pour nous une première opportunité de travailler ensemble. Et nous avons tellement aimé ça qu’au retour nous avons décidé de créer notre propre compagnie et nous travaillons ensemble depuis!

Nous sommes toujours parvenus à produire un ou deux projets par année. Il est toujours très impliqué comme auteur, comme présentateur; je fais toujours du documentaire, je travaille avec d’autres artistes… Nous sommes parfaitement satisfaits de notre collaboration!

CH: Pourquoi le nom Mouvement Perpétuel pour votre compagnie? Y a t’il un hommage au court-métrage de Claude Jutra?

MM: J’adore la connexion avec l’œuvre de Jutra, mais non! Nous cherchions une traduction pour notre série Moments in Motion et Lucie Pageau, une productrice et collègue montréalaise, à suggéré Mouvement Perpétuel. Nous avons tellement aimé l’idée que c’est devenue le nom de la compagnie!

CH: Et comment travaillez-vous ensemble? Comment vous séparez-vous le travail?

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Philip et Marlene (C) Anthony McLean

MM: Au départ, nous apportions des éléments différents à la compagnie. J’étais un peu en marge du monde de la danse, mais Philip était toujours très impliqué. Alors il était celui qui suggérait des artistes avec qui nous pourrions collaborer et j’apportais les connaissances cinématographiques. Mais maintenant, nous sommes plutôt versatiles dans tous les aspects de nos projets. Je pense que la distribution des tâches est devenue plutôt  invisible.

Ça marche vraiment bien parce que nous nous lançons des défis mutuellement. Il est très rare que je monte quelque chose que nous avons réalisé ensemble. Ce que j’aime vraiment beaucoup, c’est quand nous nous installons avec le monteur et remettons en question nos décisions.  Quand  nous sommes d’accord sur quelque chose, nous nous sentons vraiment en confiance!

J’ai tellement de collègues qui travaillent seuls. C’est vraiment agréable de partager tout le processus avec quelqu’un : trouver de l’argent, écrire des propositions. Ça peut être une entreprise tellement déprimante. Alors de vivre l’expérience avec quelqu’un, ça permet de le prendre moins personnel quand tu n’obtiens pas de financement; et quand tu l’obtiens, tu as quelqu’un avec qui célébrer!

C’est une relation professionnelle absolument exceptionnelle!

CH: Et concrètement, comment travaillez-vous à la réalisation de vos films ensemble?

MM: Nous avons toujours un storyboard ou un script très clair. Nous développons un vocabulaire avec les danseurs et le chorégraphe pour que nous soyons tous sur la même longueur d’onde. Si la pièce est déjà chorégraphiée, nous tournons d’abord un plan d’ensemble, un master de tous le corps et de la pièce en entier, puis nous nous approchons pour filmer des séquences.

CH: Est-ce que vous improvisez sur vos plateaux?

MM: Pas vraiment, et cela vient de ma formation à l’école de cinéma; quand nous tournions sur pellicule et avions seulement une certaine quantité de bobines! J’applique toujours ces principes d’économie et de préparation.

Je fais beaucoup de mentorat, j’enseigne, et ce sont là des concepts que j’essaie vraiment de partager : planifies ton tournage et laisses du temps pour improviser à la fin, mais tu dois d’abord sécuriser les bases si tu veux avoir de la latitude!

À suivre!

http://www.mouvementperpetuel.net

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