Rencontre avec Marlene Millar : Troisième partie

Claudia Hébert rencontre Marlene Millar | Janvier 2013 | Montréal

Pour démarrer 2014, Regards Hybrides vous présente la troisième et dernière partie de l’entrevue de Claudia Hébert avec la cinéaste Marlene Millar, menée il y a un an. Marlene Millar est l’une des deux artistes derrière la compagnie montréalaise Mouvement Perpétuel (les deux premières parties de l’entrevue sont disponibles sur notre site: 1ère et 2ème). Bonne lecture!

 Troisième partie: Perspectives et technologie

Claudia Hébert: Parlons de votre passage au 3D, entamé avec Lost Action:Trace .

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Lost Action: Trace

Marlene Millar: Nous nous sommes vraiment donné un gros défi avec le projet en 3D avec l’ONF!  Nous voulions travailler avec Crystal Pite et nous voulions travailler avec l‘animation mais nous n’avions pas prévu travailler en 3D. Mais à ce moment là, c’était une recherche sur laquelle l’ONF mettait beaucoup d’accent et d’investissement. Ils nous ont donc encouragés à explorer la stéréoscopie et nous étions ouverts à l’idée, mais sans laisser aller l’idée de l’animation. Nous avons donc finalement tourné sur écran vert et avons ajouté avec l’animation de l’environnement un tout nouveau niveau de complexité allant bien au-delà de la seule 3D.

CH: Et pourquoi avoir gardé l’animation?

MM: Nous avons au préalable regardé beaucoup de films en 3D. Je trouvais que l’animation marchait bien parce que ça rajoutait cet élément de fantaisie, tandis que lorsque je voyais quelque chose de tourné dans le monde qui  nous était familier, étrangement ça ne semblait pas vrai. Et les corps mis à part, l’échelle de la 3D m’a toujours dérangé. On a passé cent ans à perfectionner le cinéma, à créer de magnifiques éclairages et de la profondeur de champs et voilà qu’on tourne en 3D et tout semble coincé dans une petite boite et on ne croit soudainement plus à la véracité de l’environnement.  Ce sont donc les problèmes que nous avons voulu éviter en créant un environnement volontairement artificiel.

Cela étant dit… Pour notre film à l’ONF, nous avions toute une équipe d’animateurs qui ont passés des mois à reproduire des particules de poussière. L’été dernier, nous tournions à l’extérieur et nous étions complètement charmés par tout ce que nous filmions dehors. Nous tournions à Pasadena pendant une journée très sèche et voilà qu’un énorme nuage de poussière s’élève et fonce vers la caméra, et nous tournons en 3D et c’est magnifique et ce fut si facile! Juste de la vrai poussière dans les airs!

CH: Et ça vous a donné envie de retravailler avec la 3D?

MM: Nous aurions pu finir ce projet et ne plus jamais vouloir toucher à la 3D! Mais les frustrations que nous avons rencontrées faisaient partie du processus. Nous avions une seule journée pour faire notre recherche et notre production. Nous avons donc décidé de ne pas nous inquiéter du produit et de plutôt nous concentrer sur l’exploration.

The Greater the Weight
The Greater the Weight

Aujourd’hui, Philip et moi revenons de la Californie où nous travaillons avec un ancien danseur qui enseigne à l’Université de la Californie à San Francisco. Chercher des façons de tourner en gros plan avec la 3D n’est pas évident. Il y a des choses comme ça qui sont toujours dures à reproduire à l’écran : les textures, les muscles, la respiration… et nous constatons que la 3D répond bien à ça!

Nous nous proposons maintenant de monter une installation qui serait à échelle humaine, permettant à l’auditoire d’entrer dans l’espace et s’approcher de la projection du danseur. On fais des tests et on verra si ça marche.

CH: Avec la démocratisation du cinéma et l’arrivée de toutes ces caméras légères et abordables, tout le monde peut maintenant faire des films. Les danseurs et les chorégraphes peuvent passer derrière la caméra. Toutefois, ils n’ont pas toujours des connaissances cinématographiques…

MM: Si vous êtes un danseur qui voulez faire des films de danse, vous avez tellement d’outils fabuleux à votre portée pour vous aider à amener votre travail ailleurs! Mais vous devez apprendre à les maîtriser. Et de même pour les cinéastes! Vous pouvez être très bon cadreur, mais si vous ne comprenez l’impulsion venant du corps ou les intentions d’interprétation, vous n’allez pas tirer le meilleur de vos danseurs!

J’ai commencé à faire des films avec de la danse car j’aimais le cinéma et j’aimais la danse, alors c’était logique : pour moi, c’était un art complètement hybride. Et à cette époque j’ai commencé à voir des œuvres fabuleuses en provenances du Royaume-Uni où ils avaient commencer à rassembler des cinéastes et des chorégraphes et à leur donner l’opportunité de connaître les bases du métier de l’autre. C’était un processus collaboratif. Le cinéastes était le signataire du film, le chorégraphe signait la chorégraphie, mais ils avaient tous deux une idée très claire du travail accompli par l’autre. Victoria Marx et DV8, bien sûr, ont fais des  films fantastiques avec David Hinton. Je revoie régulièrement leurs œuvres car elles sont tellement satisfaisantes. Bien que c’était parfois surtout de la documentation, c’était les meilleures pratiques de documentation! Ils comprenaient la danse; ils comprenaient le film; c’est comme le besoin de connaître la langue de l’autre pour communiquer avec lui.

CH: Trouvez-vous que faire du cinéma est un acte chorégraphique en soit?

MM: En allant dans des festivals, il est fascinant de constater que nos films – qui présentent des corps humains en mouvement – sont souvent une exception. J’étais à au moins trois festival appelés «dance on screen » et qui présentaient des films sans aucuns interprètes. C’était des animations ou encore des films expérimentaux, qui suggéraient du mouvement, des rythmes, diverses qualités chorégraphiques, mais pas de danseurs! Même l’année dernière à Cinedanse (Amsterdam), le film d’ouverture était une caméra qui suivait le mouvement d’une nuée d’oiseaux! Il y a avait des répétitions, un flux, une musique… C’était très expérimental mais étrangement chorégraphique à la fois!  C’était comme un « happening » des années 70!

CH: Il me semble parfois difficile de faire entrer la vidéo-danse dans les catégories préétablies, que ce soit dans les demandes de bourses où dans les festivals. Dans le milieu du cinéma, on classifie souvent des vidéo-danses dans des catégories « expérimentales ». Et si on veut appliquer en danse, le cinéaste ne peut appliquer, ce doit être le chorégraphe… C’est quelque chose que vous vivez à Mouvement Perpétuel?

Marlene Millar
Marlene Millar

MM: Je suis très frustrée en ce moment car je suis une cinéaste. Je fais des films de danse; mais je suis une cinéaste. Mais quand j’applique sur des bourses d’art médiatique, trop souvent ce que je fais devient un genre qui n’est simplement pas accepté!

Il nous faut appliquer en expérimental, en fiction ou en documentaire. Par exemple, quand nous avons appliqué pour Dafeena, nous nous apprêtions à faire beaucoup d’explorations… Nous l’avons donc envoyé comme œuvre expérimentale, car il ne s’agit définitivement pas d’une fiction. Mais si j’étais sur un jury pour des propositions de films expérimentaux, ce ne serait peut-être pas mon truc vraiment!  Puis, ils nous ont rappelés pour nous suggérer de soumettre plutôt dans la catégorie documentaire car nous adaptions une œuvre. Je suis également une documentariste et si j’étais sur une jury d’œuvre documentaires, je dirais « ceci n’est PAS un documentaire »! Et donc notre application a eu très peu de succès au final.

Alors, on nous a dit qu’il y avait du financement du côté de la danse, mais l’appliquant devait être le chorégraphe et celle-ci n’était pas québécoise alors cela aussi était impossible…

Mais bon, le Conseil des arts du Canada a un fond pour la danse à l’écran que nous avons eu la chance d’obtenir trois fois.

CH: Toutefois, même BravoFact ne finance plus de danse!

MM: Non! Dafeena fut notre dernier film financé par BravoFact et maintenant c’est fini! Je leur ai parlé et ils m’ont dit « Vous pouvez avoir de la danse si cela fait partie d’une scène, par exemple si il y a une classe de danse, mais ça doit être scénarisé ». Il est très difficile de trouver du financement…

Mais bon, il y a définitivement une relation très spéciale entre la danse et le cinéma, une relation que j’explore depuis maintenant vingt ans.  Je n’accepte pas que certains place la vidéo-danse dans une catégorie secondaire!

Pour mieux connaître Marlene Millar et Mouvement Perpétuel, nous vous invitons à suivre sur leur page Web au www.mouvementperpetuel.net .

 

Un gros merci à Marlene Millar pour son temps et sa générosité!

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